L’orgue en genèse

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L’orgue en genèse

« Du buffet d’orgues aux stalles,
le bois naturel lui prête aussi l’intimité
d’une église de campagne
 »
Julien Green, in Journal, 3 mai 1977[1]

Tout a débuté par une interpellation aux allures anodines de notre organiste Emmanuel Berenz : « Mon père, n’avez-vous jamais songé à doter cette chapelle d’un orgue à tuyaux ? »

Je ne mesurais absolument pas alors l’aventure qui se tramait. Cependant, cette question sérieuse méritait une réponse à la hauteur de l’enjeu. J’avoue que je m’étais bien posé la question en arrivant deux ans auparavant. J’avais appris qu’il y avait eu divers projets dont un encore récent, porté par le père Olivier de Cagny, qui avait consisté à vouloir récupérer un orgue déjà existant. Aucune des perspectives envisagées n’avait pourtant abouti.

Il me semblait que nous étions parvenus à un moment favorable. Emmanuel avait rejoint la chapelle depuis plus d’un an et notre organiste faisait l’unanimité sur ses qualités musicales, liturgiques et humaines. Pourquoi ne pas pousser la réflexion, en lien avec la communauté des sœurs ?

Dans le même mouvement où je demandais à Emmanuel de rédiger une note sur un tel projet, je me suis rDSC_1184eplongé dans quelques lectures sur la place de l’orgue dans la liturgie. « On estimera hautement, dans l’Église latine, l’orgue à tuyaux comme l’instrument traditionnel dont le son peut ajouter un éclat admirable aux cérémonies de l’Église et élever puissamment les âmes vers Dieu et le ciel. »[2] Nul doute, cette aventure serait spirituelle.

Certes, il aura fallu un an pour présenter ce projet au conseil économique et voir s’il était réaliste. Il aura fallu autant de temps et des débats nourris au conseil pastoral pour laisser émerger la pertinence de s’engager dans la voie de la création d’un orgue adapté à la chapelle et présenter enfin ce projet à la communauté de Notre-Dame du Saint-Sacrement.

Il y avait à l’origine un vent de folie !… Encore fallait-il reconnaître dans cette folie celle de l’Esprit Saint et y discerner une sagesse évangélique. En effet, s’engager dans la construction d’un nouvel orgue pour la chapelle touchait des questions de fond : Qu’est-ce que la beauté en matière liturgique ? Y a-t-il un prix à un instrument destiné à chanter la gloire de Dieu ? Qu’est-ce que je suis prêt à donner ? Est-ce un luxe inutile ?…

À travers ces questions et bien d’autres, nous avons bien vu que l’enjeu n’était pas de « compléter » l’équipement de la chapelle après le vitrail au fond de la nef ou la croix du chœur, mais il s’agissait bien d’être provoqué à nous laisser animer par le souffle de l’Esprit. Certes, l’audace était de mise mais l’enjeu de communion de la communauté devait prévaloir, à l’image de la prière de bénédiction de l’orgue : « Père, comme cet instrument ne fournit qu’une seule musique à partir de la multitude de ses tuyaux et de la richesse de ses timbres, fais de tous les membres de ton Église un seul peuple, le corps de ton Fils. »

Il fallait donc hiérarchiser toutes ces questions et y répondre avec pédagogie pour permettre de faire percevoir la justesse du projet. Or il n’y a pas d’aventure spirituelle qui ne soit humaine ici-bas. Cette aventure est une aventure qui passe par des hommes, des équipes. Les rencontres des conseils, les contacts noués avec des architectes, la découverte heureuse du facteur d’orgues, M. Olivier Chevron, homme aussi humble que passionné, le cheminement patient et confiant avec la communauté des sœurs, voilà autant de contacts qui nourrissent l’estime mutuelle et font grandir la confiance pour conduire un projet ambitieux. Fort de la cohérence donnée au projet et à sa dimension réaliste, les premiers soutiens se sont manifestés. Je remercie ici tout particulièrement M. Antoine-Louis de Ménibus d’avoir accepté la coordination et le suivi de cette œuvre importante ; je sais son dévouement et les heures passées à veiller attentivement à son bon accomplissement.

Mon rôle n’aura été que celui d’un catalyseur, et je suis heureux de voir que le père Régis Lecourt aura soutenu à sa manière le projet initié avant lui pour lui donner d’aboutir.orguesclavier2 recadrer

Avec la délicatesse que nous lui connaissons, Emmanuel Berenz m’a permis d’être là lorsqu’un soir d’août 2017, les premiers sons émis par l’orgue vinrent emplir la chapelle. J’ai pu être ainsi un heureux témoin de l’émotion de l’organiste et de la légitime fierté du facteur d’orgues.

Ce n’est peut-être que maintenant que les choses commencent véritablement. L’orgue s’éveille pour prendre sa place dans la louange ininterrompue à laquelle nous aspirons. Puissions-nous y mêler nos voix et être davantage séduit par Sa beauté (cf. Ps 44). Telle est la véritable aventure qui nous resitue sur le chemin du Christ avec pour ultime horizon la communion la plus grande possible avec le Père.

P. Emmanuel Coquet,
chapelain de 2011 à 2015

[1] Julien Green a reçu le baptême dans la crypte de la chapelle Notre-Dame du Saint-Sacrement en 1916.

[2] Constitution dogmatique sur la liturgie Sacrosanctum Concilium, actes du Concile Vatican II, n°120

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