Le travail du facteur d’orgues

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Le travail du facteur d’orgues

C’est par Emmanuel Berenz que je connais de longue date et pour qui j’ai eu l’occasion de construire un petit instrument d’études à un jeu, que je suis entré en relation avec le chapelain et les sœurIMG_1641s de Notre-Dame du Saint-Sacrement.

De façon très inhabituelle, ni les sœurs ni le chapelain ne m’ont donné de directives précises et encore moins un cahier des charges pour leur souhait de construire l’orgue de la chapelle Cortambert. Ils désiraient juste :

  • Avoir un instrument calme, voué prioritairement à la liturgie.
  • Donner au visuel une certaine sobriété, sans fioritures, tout en intégrant du mieux possible l’orgue dans l’édifice.
  • Économiser l’espace, notamment en supprimant le moins possible de places assises.

Notre projet :

Un instrument ne peut être réussi qu’à la condition de répondre à une certaine exigence, avec cohérence, et d’avoir un vrai projet musical et artistique. La conception d’un orgue inclut différents paramètres complexes intrinsèquement liés. L’instrument doit bien sûr répondre au cahier des charges, mais le facteur doit aussi comprendre et transcender ces directives et, fort de son expérience et de son goût artistique, apporter autant que possible sa pierre à l’édifice pour obtenir l’instrument le plus beau qui soit. Cette beorguestubes3auté, prise au sens large, est bien sûr extérieure, mais également et avant tout intérieure de par la qualité des matériaux et de leur mise en œuvre, mais également et évidemment de la qualité du toucher et des sons.

À cela j’ajouterai un élément trop souvent laissé de côté, néanmoins très important à mes yeux : le rassemblement des gens et la synergie des volontés et des compétences pour obtenir, de concert, quelque chose d’unique. L’orgue rassemble. Merci donc à tous : fidèles, sœurs, architecte, organiste, ébéniste et artisans divers, tous unis dans un aussi magnifique et même but.

Mais n’oublions pas qu’il s’agit avant tout d’un instrument de musique. Il est très compliqué de parler de la sonorité d’un orgue sur le papier. Voici quelques éléments pour le comprendre :

Il existe environ 12 000 orgues en France. Aucun d’entre eux n’a son pareil, et si nous en avions l’occasion, nous pourrions en concevoir des milliers d’autres, tous différents. Partant de ce principe, la culture « orgue » appelle à toujours chercher à faire autre chose que ce qui s’est fait jusqu’à présent, ou de ce que fait son voisin. Le contraire serait pauvre et dénué d’intérêt.

L’orgue de la chapelle Cortambert a été pensé de concert entre le facteur et l’organiste titulaire et avec une grande liberté artistique donnée par le client. Très vite, nos choix se sont tournés vers un instrument polyphonique à tendance « baroque germa-nisante », mais avec la possibilité d’aborder d’autres répertoires compatibles, une abondance de 8’ (jeux de bases les plus souvent utilisés), ainsi qu’une forte tendance au calme tout en restant généreux.

Personnellement, je reste persuadé qu’il est tout à fait possible de conjuguer plusieurs styles différents tout en restant suffisamment typés. Ainsi, il est possible d’aborder avec cet instrument les répertoires français, italiens ou hollandais, et ce même si l’orgue ne s’y prête théoriquement pas. Car tout n’est qu’une affaire d’harmonisation des tuyaux, aussi complexe à réaliser et à réussir soit-elle. En outre et à la lueur des différents essais effectués par plusieurs organistes renommés, il est à notre grande surprise possible d’aborder des répertoires jugés a priori incompatibles. C’est le cas des périodes pré-romantique ou romantique, des post-romantiques et même des musiques plus contemporaines ou modernes.

C’est donc dans cette idéologie que s’inscrit l’orgue de la chapelle du Saint-Sacrement : avoir suffisamment de caractère pour être intéressant, sans trop d’excès afin d’aborder un large répertoire, néanmoins ciblé.

N’oublions paFBU_5095s que la fonction première est avant tout liturgique. L’accompagnement du chant et le soutien de l’assemblée demande un certain nombre de sonorités diverses appelées « jeux ». Ces jeux sont utilisés au bon vouloir de l’organiste selon le besoin et son appréciation personnelle. Un orgue est composé de plusieurs jeux, ici 19, dont certains sont moins souvent utilisés, sauf pour le répertoire joué au cours des offices. Or si on ôtait ces jeux moins utilisés on se rendrait compte que l’organiste ne disposerait que de peu de possibilités. Tous les orgues sont comme cela, à moins de disposer de beaucoup de jeux, ce qui n’était pas possible à la chapelle.

Pour pallier le problème, nous avons imaginé un système permettant d’utiliser certains jeux de différentes manières (jeux baladeurs à l’octave au sein d’un même clavier) afin de « colorer » le son des jeux les plus utilisés lors de l’accompagnement. Ainsi, les possibilités sont démultipliées et surtout, l’organiste peut à sa guise affiner son jeu comme aucun orgue ne peut le faire avec « seulement »19 jeux.

Ces orientations n’avaient à notre connaissance jamais été tentées. Rien que pour cela, et au regard de la qualité visuelle, du toucher et des sonorités, cet instrument est exceptionnel.

Pour le reste, il faut prendre soin d’écouter l’instrument. Cela demande beaucoup de temps et d’attention. Mais cela vaut le coup, car les possibilités sonores sont infinies et rares.FBU_5087

Un immense merci à toutes les personnes qui m’ont fait confiance pour ce magnifique projet !

Que cet instrument soit digne de son service, et qu’il apaise et élève l’âme de chacun.

Quelques chiffres :

1 270 tuyaux. 151 tuyaux en bois et 1 119 en métal dont 35 situés en façade : la « montre ». 19 jeux réels dont 6 ont une position dite « baladeuse », ce qui offre en théorie plus de 50 000 combinaisons sonores par note !

Des milliers de pièces réalisées en bois d’essences très diverses : le chêne, le pin des Landes, des fruitiers divers, l’ébène et même l’amourette. Nous avons aussi eu recours à d’autres matériaux nobles tels l’os de bovin, l’étain, le plomb, le laiton, le cuivre, le bronze, le fer, la peau de mouton, le parchemin, etc.

Poids estimé à 4 tonnes.

Plus de 5 000 de heures de travail. Sans compter la fabrication des tuyaux…

Olivier Chevron

facteur d’orgues

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