Homélies

Liste des Homélies :

 

Homélie du Chapelain pour le Jeudi Saint 2017 :

Chers frères et sœurs,

Alors que la plupart des Evangiles synoptiques commencent par le baptême du Christ, premier signe donné à l’humanité, St Jean lui nous met en scène un épisode bien différent : celui des noces de Cana, en concluant « tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit ».  Admirez cette inclusion magnifique de l’action de Dieu : celui-ci commence par apporter ce qui manque le plus à l’humanité, le vin des noces. Et à la fin de cet Evangile il le transforme pour lui donner son vrai sens, son sang versé pour les noces éternelles de l’humanité et de son Dieu scellées sur le bois de la Croix.

Voici que dans ce premier Evangile, le vin de l’amour humain se tarit et l’eau qu’apportent les hommes à Cana est le signe de leur impuissance : la chair est incapable par elle-même d’atteindre le but auquel elle tend, elle voudrait tendre : dépasser ses propres limites pour entrer dans l’absolu du divin et être comme transportée, ravie au-delà d’elle-même pour atteindre la béatitude éternelle, dans l’union des corps et des âmes, dans le don de la vie, dans la construction d’une communion. Mais voici celui qui vient pour transformer le fini en infini, l’amour charnel en amour surnaturel, nos pauvres unions mortelles en communion universelle. Voici celui qui apporte le vin des noces, des noces humaines et divines, qui unit le fini à l’infini, le charnel au spirituel, le mortel à l’éternel. Mais qui est-il celui-là et en vertu de quel pouvoir peut-il accomplir ce signe ? L’Evangile de Cana nous donne deux renseignements extrêmement précieux :

Il est l’Epoux. Seul l’époux peut apporter le vin dans les noces juives, c’est pour cela qu’il est convoqué par le traiteur qui ne comprend pas pourquoi il n’a pas servi le bon vin en premier (sens spirituel pour nous aujourd’hui, la première alliance ne suffit pas, il faut autre chose qu’une libération d’Egypte).

Il faut donc que Jésus se fasse l’époux de l’humanité, de cette portion de l’humanité renouvelée dans sa grâce que nous appelons aujourd’hui l’Eglise pour que tout cela s’accomplisse. Et c’est là que le deuxième  renseignement nous est précieux : « mon heure n’est pas encore venue ». Ce miracle de Cana n’est que le signe annonciateur du vrai signe qui va réaliser ces noces entre l’humanité et le Christ.

Voici ce qu’en dit Benoit XVI : « Jésus n’accomplit pas un prodige, il ne joue pas de son pouvoir dans un événement qui est au fond entièrement privé. Non, il accomplit un signe, avec lequel il annonce son heure, l’heure des noces, l’heure de l’union entre Dieu et l’homme. Il ne “produit” pas simplement du vin, mais il transforme les noces humaines en une image des noces divines, auxquelles le Père invite à travers le Fils et dans lesquelles il donne la plénitude du bien, représentée dans l’abondance du vin. Les noces deviennent l’image de ce moment, où Jésus pousse l’amour jusqu’à l’extrême, laisse  déchirer  son corps et se donne ainsi à nous pour toujours, devient une seule chose avec nous – noces entre Dieu et l’homme. L’heure de la Croix, l’heure à laquelle naît le Sacrement dans lequel il se donne réellement à nous en chair et en sang, où il place son Corps entre nos mains et dans notre coeur, telle est l’heure des noces. »

Oui il fallait qu’Il soit l’époux des noces de Cana pour que nous comprenions la portée de ce geste fou de la croix anticipé dans ce sang de l’agneau donné aux convives de la cène qui n’en saisiront la véritable portée qu’au soir de la résurrection avec le récit des disciples d’Emmaüs.

Parce qu’elle est célébration de noces, l’Eucharistie n’est pas seulement un don, elle est un échange, où notre nature humaine, pleinement assumée dans la nature divine, est comme anéantie sur le bois de la croix pour être renouvelée en profondeur, au point de ne plus vivre qu’en celui qui lui redonne vie. Il devient alors tout en moi et tout en tous comme moi, et comme chaque homme eucharistique, sommes totalement en lui. Voici encore ce qu’en dit le pape Benoît XVI : « Qu’est ce qui est en train de se passer? Comment Jésus peut-il donner son Corps et son Sang? Faisant du pain son Corps et du vin son Sang, il anticipe sa mort, il l’accepte au plus profond de lui-même et il la transforme en un acte d’amour. Ce qui de l’extérieur est une violence brutale, devient de l’intérieur l’acte d’un amour qui se donne totalement. Telle est la transformation substantielle qui s’est réalisée au Cénacle et qui visait à faire naître un processus de transformations, dont le terme ultime est la transformation du monde jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous (cf. 1 Co 15, 28). Depuis toujours, tous les hommes, d’une manière ou d’une autre, attendent dans leur cœur un changement, une transformation. Maintenant se réalise l’acte central de transformation qui est seul en mesure de renouveler vraiment le monde et les personnes : la violence se transforme en amour et donc la mort en vie. Puisque cet acte change la mort en amour, la mort comme telle est déjà dépassée au plus profond d’elle-même, la résurrection est déjà présente en elle. La mort est, pour ainsi dire, intimement blessée, de telle sorte qu’elle ne peut avoir le dernier mot. Pour reprendre une image qui nous est familière, il s’agit d’une fission nucléaire portée au plus intime de l’être – la victoire de l’amour sur la haine, la victoire de l’amour sur la mort. Seule l’explosion intime du bien qui vainc le mal peut alors engendrer la chaîne des transformations qui, peu à peu, changeront le monde et les personnes. Tous les autres changements demeurent superficiels et ne sauvent pas. C’est pourquoi nous parlons de rédemption: Jésus peut distribuer son Corps, parce qu’Il se donne réellement lui-même. »

Nous allons reproduire dans quelques instants ce geste du lavement des pieds qui précède l’acte de l’institution. Il nous montre l’état d’esprit profondément conjugal de celui qui le réalise. C’est le geste du dépouillement de soi d’abord, du renoncement à toute prérogative, à toute fierté, de celui qui ne veut plus qu’appartenir à l’autre, dont tous les gestes n’ont de sens que s’ils sont un acte d’abandon et de dépendance. Ainsi nous n’avons plus peur car lorsque nous allons communier nous recevons celui qui se livre à nous et non celui qui s’impose. Nous accueillons celui qui est prêt à tout dans le renoncement pour nous, celui qui ne fait que donner à la mesure où nous acceptons de recevoir. Il nous invite ainsi à cette réciprocité qui portera un fruit infini en nous puisqu’il nous donnera à notre tour le pouvoir de mourir à nous même pour engendrer à la vie.

C’est enfin le geste du service ultime, du lavement lui-même, qui dit l’oubli de soi, l’importance incommensurable attribuée à autrui. Le geste définitif, sans retour possible, qui dit à l’autre sa valeur intangible, sa beauté intrinsèque. Geste qui en lavant purifie définitivement, restaure dans cette beauté. Qui en lavant vivifie de l’intérieur l’âme qui se trouve transformée par la présence de celui qui désormais l’habite et établit sa demeure. Il nous invite ainsi à cette réciprocité qui nous donnera à notre tour en servant de donner sa grandeur et sa beauté à tous ceux qui nous entourent.

Tu es là présent livré pour nous
Toi le tout petit, le serviteur
Toi le tout puissant, humblement tu t’abaisses.
Tu fais ta demeure en nous Seigneur

Par le don te ta vie,
Tu désires aujourd’hui reposer en nos cœurs
Brûlé de charité, assoiffé d’être aimé, tu fais…

haut de page

 

Homélie du Chapelain pour le Jour de Pâques 2017:

En courant…

Pour courir, on courait ! A en perdre le souffle. Pauvre Pierre ! Il avait beau être costaud, l’âge se faisait sentir. Au bout de quelques foulées, j’avais un mètre, puis dix, puis vingt mètres d’avance sur lui. On courait.

On essayait de ne penser à rien et pourtant nous étions bouleversés jusqu’au fond de l’âme. Qu’avait dit Marie-Madeleine ? “On a enlevé le Seigneur !”. Dès que j’ai entendu ces mots, quelque chose – ou quelqu’un – au fond de moi a soufflé : “Il est vivant !”.

Mais je ne voulais pas y croire. C’aurait été trop beau, Seigneur ! Je t’avais vu cloué à la croix. J’avais entendu tes derniers cris. Je sentais encore sur moi ton ultime souffle. Je t’avais enveloppé dans un linceul, et pourtant, tout en courant, je ne pouvais admettre aucune explication logique. Tout en courant, j’entendais Pierre grommeler, accusant tour à tour les prêtres, les scribes, les pharisiens, les grecs, les samaritains, les païens… qui sais-je encore… de t’avoir sorti du tombeau.

Qu’il m’a paru loin, Seigneur, ton tombeau ce matin-là. D’autant plus loin que, plus j’avançais, plus je savais que nous courions pour rien. Nous courions comme tous ces gens qui passent leur vie à courir, juste pour gagner du temps, pour vivre plus sans vivre mieux. Nous courions derrière des chimères, des espoirs humains. Nous courions après un mort. Nous courions après celui dont nous espérions qu’il allait améliorer nos vies, nous faire gagner, nous gouverner. Oui nous courions après un mort chimérique alors que tu étais vivant, ailleurs. Nous courions après le passé, et tu étais déjà dans l’avenir. Nous courions après une absence et tu étais plus présent que jamais.

Voici le tombeau. La pierre roulée sur le côté. J’ai aperçu le linceul dans lequel je t’avais moi-même enserré. Inutile d’entrer. Je savais que tu n’étais plus là, que l’on ne t’avait pas enlevé – autrement, ils t’auraient pris enveloppé dans tes linges – que tu étais parti de toi-même.

Mais où es-tu Seigneur ? Dans quel monde voyages-tu ? Je suis entré quand même. Il fallait que je voie ton absence pour croire à ta résurrection. Tu m’en as dit davantage Seigneur, en n’étant pas là, qu’en te montrant à tes disciples. La foi, celle qui sauve de la peur, je l’ai recueillie, Seigneur, dans le trou d’un tombeau vide.

J’ai bien fait de courir, ce matin-là, vers un tombeau. Ce n’est pas après toi que je courais, mais au-devant de la vie, au-devant de toi le Vivant, qui ne cesses de nous précéder là où tu nous attends. Car tu es toujours plus loin Seigneur, ton royaume est déjà dans ce monde mais il n’est pas de ce monde. Désormais je cours pour le découvrir et t’aimer sans cesse, de plus en plus. Je cours, porteur d’Espérance, au service d’une civilisation de l’amour.

Car tu nous attends Seigneur, chaque jour chaque instant de notre vie tu attends que nous découvrions le tombeau ouvert de notre âme d’où jaillit ta présence vivante et vivifiante. « Voici que je suis avec vous tous les jours, chaque instant, jusqu’à la fin des temps ». Tu nous attends pour transformer les tombeaux vides de nos solitudes en communion. Nos morts intérieurs en éternels printemps.

Tu nous précèdes Seigneur, sans cesse, pour nous montrer le chemin de la vie et de l’Evangile. Parce que L’homme est un pèlerin sur la terre, un pèlerin de l’éternité, un mendiant de Dieu, qui ne peut obtenir la vie éternelle par ses seules forces humaines. Par nos forces, nous allons vers la mort. Par ta force nous sommes relevés de la mort. Tu nous précèdes pour que nous apprenions à compter sur toi, à nous fier à ta volonté, à la rechercher sans cesse comme des mendiants en quête de vérité et de bonheur. Nous ne pouvons pas exaucer par nous-mêmes notre besoin de consolation et notre soif de vivre, qui ne peut être étanchée qu’au fleuve de l’éternité. Nous ne pouvons pas nous sauver par nos propres forces.

Tu nous attends au bord de ce lac où tu nous montres où est la vrai fécondité de notre vie « jetez vos filets à droite de la barque ». Donnez-vous, livrez-vous, témoignez sans relâche de ma présence au cœur de ce monde et de mon salut offert à tous. Ce monde passe, il se meurt dans son athéisme vide et le mirage de son hédonisme enfermant. Tu nous attends pour que nous apportions la Foi, pour que nous vivions de cette Foi devant nos frères. 

Oui Seigneur, en me penchant, je vis et je crus.

Ta résurrection, ton relèvement du tombeau dans la nuit est pour moi une joie enracinée aux profondeurs de toute peine, de toute souffrance, de toute douleur que tu es venu assumer, afin que nul ne puisse dire qu’il souffre seul, ou qu’il meurt seul, afin que le lieu de la solitude radicale de la mort puisse devenir le lieu de la communion avec Dieu. 

Tu es ressuscité, tu l’es vraiment !  Je pose mes mains, je pose mon coeur sur la pierre nue du tombeau vide, afin de fonder ma vie sur le roc inébranlable, en attendant ce jour où je te verrai vraiment tel que tu es et où je te deviendrai semblable.  Telle est notre joie, qui jaillit des profondeurs mêmes de la mort. L’amour est fort comme la mort.  Alors que tout passe, tout casse et tout lasse, Jésus que ma joie demeure !  Amen.

haut de page